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27 février 2010 6 27 /02 /février /2010 21:38
« Il faut deux secrets pour écrire, dont un que l’on ne connaît pas. » On ne pourrait mieux résumer que par cette formule de l’auteur mise en exergue dans le hall d’entrée de la Comédie 
le thème de Sweet Home, dont la création eut lieu hier soir. Quatre représentations de cette pièce adaptée et mise en scène par Jean-Pierre Garnier à partir du roman d’Arnaud Cathrine sont encore prévues jusqu’à samedi. L’invitation ne se refuse pas, car le sujet, universel, des secrets de famille est ici abordé avec une intelligence, une amère lucidité à laquelle nul ne peut se sentir totalement étranger.
Le mythe pastel du nid douillet se trouve repeint à l’encre acide de ces poisons qui de non-dits en deuils mal tus parsèment l’air clos de nos foyers de ces fantômes aussi attachés à nos pas qu’une ombre. Et l’éclairage de ces phrases aiguisées se mêle aux jeux de lumière qui en disent long sur la présence envahissante de l’absence.
Comme souvent, passer du roman au théâtre est un exercice périlleux. Ici pourtant, ni redondance, ni somnolence. L’architecture de la mise en scène se conjugue à la très belle langue d’Arnaud Cathrine pour traduire avec puissance et acuité des vérités où chacun se reconnaîtra. Sur la scène, quatre personnes sont perchées sur un dédale d’escaliers et de passerelles, penchées sur le vide des deuils et des non-dits.
Unité de lieu, trinité de temps. Trois étés sur une plage à dix ans d’intervalle ; trois enfants et un ami, quatre regards sur un départ et les mensonges qui l’entourent.
Jean-Pierre Garnier, avec les acteurs de la compagnie attachée à la Comédie, parvient à rendre sensible ce qui modifie la perception d’un même événement : le travail impalpable du temps, la différence de point de vue de chacun.
 La mère est morte. Les aînés protègent le plus jeune, et les pansements l’étouffent. 
Sur un splendide fond de nuées et de vagues, les enfants qui grandissent traquent le flou, le lâche, les mots qui ne servent qu’à taire : « Maman est fatiguée » se contente de dire le père, inconsistant, pour expliquer le lent effacement de sa propre vie qui la conduit à la mort, fuyant une morne cohabitation dont elle s’échappe par quelques lectures, par la musique, par un regard absent, perdu dans le lointain, qui ne parvient qu’à peine à se poser sur ses enfants.
Car bien souvent, l’homme des familles est aussi embarrassé d’un secret qu’une poule qui a trouvé un couteau. Qu’en faire ? Que dire ? Faut-il tout dire ? A qui ? Comment ? Comme si ne pas nommer suffisait à résoudre. C’est pourtant à quelques mois à peine qu’un enfant sait qu’un objet caché qui disparaît à sa vue continue d’exister. Comment alors croire qu’il suffit de ne pas parler de ce qui blesse pour oublier ? 
« Ce que dit la bouche d’ombre… » 


Publié dans l'Union sous nom marital le 18 février 2009

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Published by Anne Paulerville - dans Culture - théâtre
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Anne Paulerville

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Il paraît que le sens peut danser sur les mots


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Ces textes furent rédigés pour une presse dite populaire : la prise en compte du lectorat limite donc l'usage des références culturelles et des figures stylistiques.



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