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14 octobre 2016 5 14 /10 /octobre /2016 17:16

Si cela peut faire gagner du temps à quelques collègues, voici le petit vademecum transmis à mes chers élèves du club théâtre qui ont travaillé sans relâche l'an dernier pour présenter une version écourtée mais fidèle de Cyrano de Bergerac.

 

Le théâtre est à la fois un art de la vérité et de l'exagération. On doit y exprimer des sentiments humains avec justesse tout en les amplifiant. (Voir * au verso pour aller plus loin)

1°) Le texte

« Au commencement était le texte ». Pas de pièce sans son texte, qu'il faut servir et exprimer le mieux possible.

a) Respect du texte, donc, dans sa lettre et son esprit.

Bien articuler, ne pas écorcher les mots, ni avaler les syllabes, surtout quand il s'agit de vers : un vers boiteux (amputé d'un pied) vous fera trébucher et blessera l'oreille du spectateur éclairé.

 

b) Ne pas aller trop vite :

. Le jour du spectacle, on sera stressé, le cœur battra plus vite, on risque de parler avec encore plus de précipitation.

. Se laisser le temps de respirer entre les phrases, afin de ne pas être stoppé net à la première hésitation que le trac pourra infliger à une mémoire défaillante, et rendre ainsi plus claires pour le public les articulations et enchaînements du discours en les marquant par de brèves pauses. Ne pas craindre le silence : quelques secondes mettent en valeur le texte à l'oral comme une marge l'encadre à l'écrit.

. Laisser au spectateur le temps de comprendre et d'assimiler ce qui est dit.

Ne pas oublier qu'il découvre peut-être la pièce et qu'il ne la connaît pas par cœur, lui.

 

c) Tant que le texte n'est pas appris par cœur, il continue à passer par (la) tête, à monopoliser l'attention et l'énergie de l'acteur qui ne peut pas se consacrer au travail du jeu et de l'expression juste, qui ne peut pas « être » le personnage auquel il donne vie.

Il faut donc parfaitement maîtriser son texte pour être libéré du travail de la mémoire.

 

2°) Le ton

a) Le volume sonore : comme le nom l'indique, votre voix doit remplir le volume de la pièce et l'espace. Si l'on ne vous entend pas, vous aurez beau savoir votre texte parfaitement, jouer avec les nuances les plus subtiles, tout cela sera perdu pour le spectateur qui se demandera simplement ce que peut bien raconter cette personne qui gesticule sur la scène (et risque de vite s'ennuyer et se demander aussi ce qu'il est venu faire là.) Il ne faut pas crier (sauf si l'action l'exige) mais veiller à ce que « la colonne d'air » qui produit le son en faisant vibrer vos cordes vocales soit bien dégagée et amplifie le son avec le maximum d'intensité.

 

b) Quelles que soient les didascalies ou les exigences de la scène (« presque à voix basse », scène intimiste de confidences,...) ne pas oublier que l'on s'adresse toujours aussi au public au-delà du partenaire. Il faut donc toujours parler bien fort, quelle que soit la situation de la scène.

 

3°) Le geste

a) Les bras : ne pas les laisser ballants le long du corps, inexpressifs. Ils doivent toujours être occupés, en mouvement. Ils constituent une véritable ponctuation du texte, doivent le souligner de façon emphatique.

 

b) Le visage : on verra peu l'expression de votre visage au théâtre. On n'est pas au ciména, il n'y a pas de gros plan possible. Il faut tout amplifier : les sourires comme toutes les autres marques d'émotions (la colère, l'étonnement,...)

 

c) Le corps entier participe au jeu. Ce sont surtout les mouvements de la tête, du cou, de tout le corps qui doivent doubler les paroles, presque comme un film sous-titré ou traduit en langage des signes. Le public n'est pas malentendant, mais il faut quand même l'aider à mieux entendre, au sens de « comprendre » ce qui est dit, en mimant presque les répliques les plus imagées.

 

4°) Le placement

a) Ne jamais tourner le dos au public : la voix ne porte que dans la direction de la bouche de l'acteur qui agit comme un porte-voix, comme une caisse de résonance. Votre corps entier est un instrument de musique.

 

b) Vous devez diriger votre visage selon le bon angle, entre les trois pôles ci-dessous.

Il faut donc calculer son placement et l'orientation de son visage et de son corps en fonction :

- du public - de son partenaire - des micros éventuels.

 

c) Se méfier des déplacements sur la scène qui n'est pas extensible :

il faut ruser et donner l'illusion d'un mouvement sans pour autant trop changer de place et rester le plus possible au centre de la scène pour demeurer visible (et audible) du public.

 

5°) Le spectacle

« Show must go on » : quoi qu'il arrive, (sauf bien sûr en cas de danger), le spectacle continue.

Que quelqu'un arrive en retard, tousse, laisse tomber quelque chose, on ne détourne pas le regard, on continue ; que vous-même ou votre partenaire vous trompiez dans votre texte, on enchaîne, sans s'interrompre, sans faire de remarques ou de manières... Il y a des chances pour que le public ne se soit pas aperçu de ce qui n'était pas prévu.

 

* Pour ceux que cela intéresse d'approfondir la réflexion et d'aller plus loin.

1°) Le paradoxe de la vérité et de l'apparence est particulièrement marquant au théâtre, mais on peut aussi développer une comparaison avec l'architecture.

Par exemple, le Parthénon, à Athènes, forme un rectangle. Toutefois, comme il n'est pas destiné à être vu du ciel, mais du sol, la perspective déforme le rectangle et donne l'impression que c'est un trapèze.

Afin de corriger cette impression, les architectes ont modifié les proportions et ont construit un trapèze inversé qui donne l'illusion que c'est un rectangle parfait, même du sol.

Il faut donc que le dessin soit faux pour donner l'illusion du vrai.

De même au théâtre, il faut tout exagérer (la voix, les gestes, les expressions,...), forcer le trait pour corriger l'affaiblissement de la perception dû à l'éloignement du public par rapport aux personnages censés se parler l'un à l'autre. Il faut être audible à 50 mètres et non seulement à 50cm, même si l'on confie un secret à son meilleur ami ou qu'on est censé parler tout seul.

 

2°) Le philosophe des Lumières Denis Diderot (1713-1784) a exprimé, dans un dialogue intitulé « Le Paradoxe sur le Comédien », la subtilité de l'art du théâtre qui doit représenter fidèlement des sentiments humains tout en jouant des personnages fictifs, inventés.

 

3°) Boileau (1636-1711) écrivait dans « l'Art Poétique » une formule qui peut aussi s'appliquer au théâtre :

« Ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement

Et les mots pour le dire arrivent aisément. »

 

4°) Autres lectures intéressantes

L'acteur et homme de théâtre Louis Jouvet (1887-1951) a aussi dit et écrit des choses intéressantes sur le sujet. Exemples de citations :

« Le personnage est d'abord un texte »

« Le théâtre est le domaine des apparences. »

« Le théâtre est une des ces ruches où l'on transforme le miel du visible pour en faire de l'invisible. »

« On fait du théâtre parce qu'on a l'impression de n'avoir jamais été soi-même et qu'enfin on va pouvoir l'être. »

 

 

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28 février 2010 7 28 /02 /février /2010 01:38
 Du 16 au 23 mai, « Brut de scène », festival de théâtre amateur, est accueilli par l’Espace le Flambeau, et fête cette saison ses 29 ans.

En mai, il n’y a pas que Cannes qui fait son festival. D’ailleurs, il ne doit pas y avoir en France une seule semaine sans son festival, qu’il soit international ou émanant de la commune rurale la plus obscure, comptant ainsi multiplier par mille les trois cents autochtones qui la peuplent habituellement. Comme le souligne l’essayiste Philippe Muray dans son « Homo Festivus », le festival est la gloire des temps modernes, l’apogée de la vie culturelle de notre époque.  

Patrice Tiaffay, son président, présente l’esprit de l’entreprise : il s’agit de fédérer l’énergie créatrice des troupes amateurs de tout le Nord-Est : « Champagne Ardenne, Lorraine et Wallonie. Cette année encore nous combinons une programmation diversifiée et la formation d’acteurs amateurs, jouant ce rôle d’intermédiaire auprès des comédiens, des jeunes, des spectateurs. »

Né en 1980, juste avant l’ère Lang du tout culturel, « Brut de scène » s’est associé depuis 1994 à FESTHEA, festival de théâtre amateur national qui sélectionne une troupe par région afin de concourir à Tours en novembre. Brut de Scène est donc chargé de sélectionner la meilleure troupe de Champagne Ardenne qui participera à Festhea. « Cette année, 7 troupes régionales vont concourir pour accéder à la récompense suprême : représenter la Champagne Ardenne en octobre prochain à Joué-les-Tours. Les résultats de la sélection seront proclamés le jeudi 21 mai. De plus, Brut de Scène c'est dorénavant une programmation sur toute l'année, hors festival. De nombreuses soirées sont ainsi organisées tout au long de la saison sous le label « Brut de Scène » qui est aussi un soutien pour les troupes amateurs en terme de formations, de regards extérieurs, de conseils ou de réseaux. »

En plus des représentations théâtrales, chaque soir entre deux pièces, le public pourra assister à des animations, des concerts, des performances de cracheurs de feu. Sans oublier des contes pour enfants mercredi 20 mai à 14h (lieu à déterminer) et une formation théâtrale proposée les 21 et 23 mai de 10h à 18h concernant les costumes et le maquillage de scène (tarif : 50 euros, inscription préalable)



Publié dans l'Union  sous nom marital le 16 mai 2009
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28 février 2010 7 28 /02 /février /2010 01:23

 Cette semaine, la Comédie accueille deux spectacles : « Arrêtez le monde, je voudrais descendre », du Théâtre Dromesko, et « La Visite de la Vieille Dame », de Friedrich Dürrenmatt, par la troupe de RMS dirigée par Malick Gaye. 

« Arrêtez le monde, je voudrais descendre » : le titre même de cet objet scénique non identifié projette déjà le spectateur dans une dimension co(s)mico-poétique annonciatrice d’un vertige peut-être pas déplaisant. Igor et Grichka Bogdanov emmenaient les adolescents des années 1980 dans le cosmos : Igor et Lily, les deux « âmes-orchestres » de ce spectacle inclassable cherchent à répondre à la question que pose le premier d’entre eux : « Est-ce le monde qui tourne ou nous qui valsons ? ». 
On peut certes se le demander, mais il n’est pas garanti que la réponse existe, puisqu’on sait bien depuis la découverte des lois de la gravitation universelle par Kepler et celles de la relativité par Einstein que pas un seul point de l’univers n’est immobile ni n’échappe au tournoiement généralisé. Humains atteints du mal de terre s’abstenir. 
Quelle meilleure métaphore en effet pour désigner le monde que celle du manège ? Il n’est hélas guère d’autre moyen pour en descendre que de le quitter. A moins d’essayer, faute de parvenir à courir aussi vite que lui, de lui opposer ses propres rythmes, sa propre danse. Frotter ses cordes au monde faute de pouvoir l’arrêter. Une ritournelle contre le tournis. C’est ce que semblent avoir choisi les acteurs de la pièce, innervée par des musiciens d’inspiration tzigane dont les vibrations réactivent les pulsations telluriques du chaos. On ne peut le ranger ? Qu’on y danse, donc. « Vous chantiez ? Eh bien dansez maintenant. » Mais c’était bien leur intention ! Et pour donner à cette joyeuse troupe tout l’espace nécessaire à son agitation sidérale et sidérante, une salle de théâtre ne suffisait pas : il lui fallait tout le parvis de la Comédie pour installer sa baraque de bois (avec chauffage et confort, rassurons-nous) et y déployer tout son monde : des danseurs, des acteurs, des musiciens rivés à leurs cordes et une ménagerie en liberté (dindon et cochon, âne et chèvre, poule et chien). Du jamais vu à voir.  

Dans une autre veine mais avec la même volonté de peindre le monde dans ses contradictions, on pourra assister demain, dans la grande salle de la comédie, à la pièce qui valut en 1955 au suisse Friedrich Dürrenmatt un succès éclatant : « La Visite de la Vieille Dame ». Avec les étudiants de RMS, Malick Gaye a mis en scène cette tragicomédie brassant les pires vilenies avec une féroce jubilation. Une vieille dame, chassée de son village dans l’humiliation et le déshonneur, revient cinquante ans plus tard, milliardaire, pour y célébrer son neuvième mariage et y assouvir sa vengeance : veulerie, hypocrisie, cupidité, un festival de vertus qui célèbre les beautés dont sont capables les tréfonds misérables de la nature humaine. Et l’avarice des personnages est proportionnelle à la générosité avec laquelle les étudiants de RMS ont donné bénévolement de leur temps, « sans compter leurs heures, avec l’énergie de vrais professionnels », dixit leur metteur en scène admiratif, Malick Gaye.

Publié dans l'Union sous nom marital le 6 mais 2009



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28 février 2010 7 28 /02 /février /2010 00:38
Avec le diptyque présentant « Les Justes » de Camus puis « Les Mains sales » de Sartre, la Comédie fait dialoguer les deux grands écrivains et penseurs de l’après-guerre, dans un théâtre où la tension dramatique naît de l’argumentation.

Les deux pièces, écrites la même année, en 1947, tentent de répondre à la même question. La fin justifie-t-elle les moyens ?  Est-il permis de tuer les représentants d’un pouvoir corrompu pour la « bonne » cause ? La violence de l’acte révolutionnaire est-elle justifiable ? Une question hélas d’actualité en ces temps de crise conflictuels. 
Cioran disait que les fanatiques épris de justice absolue font plus de dégâts sur terre que les corrompus. Le problème, c’est que les excès des premiers appellent les réactions des seconds.
Il sont pourtant bien séduisants, ces esprits brûlant du feu sacré de l’idéal, prêts à mourir pour des idées. Prêts à tuer, aussi, et c’est là que le bâts blesse. Mieux vaut conclure avec Brassens : « Mourir pour des idées, oui, mais de mort lente. »
Car qui dit pureté, dit purification, dit épuration, et rien de ce qui est vivant n’est pur. Il n’y a de pureté que dans l’inerte du minéral ou de l’idéal. Pas un hasard si les fanatiques vouent un amour immodéré au fer : celui de la guillotine de la Terreur, de l’épée des Croisades ou des terrorismes modernes. Prix du sang à débattre.


Publié dans l'Union sous nom marital le 15 avril 2009
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27 février 2010 6 27 /02 /février /2010 23:12

 Ce soir et jusqu’au samedi 21 mars, la Comédie se transforme en « Salle des Fêtes » pour accueillir la troupe de Jérôme Deschamps et Macha Makeïeff, inventeurs d'un quotidien si décalé qu’il ouvre sur une autre dimension.

C’est en 1979 que naît la famille Deschiens. De la troupe initiale qui a révélé les talents de François Morel ou Yolande Moreau, il ne reste plus dans cette « Salle des fêtes » que Lorella Cravotta, entourée par de nouveaux venus dont l’énergie débordante a impressionné le public depuis le début de sa tournée inaugurale, David Déjardin en particulier. 
Mais la patte « Deschiens » est indémodable, comme seul le permet le souverain dédain pour la mode. Elle a su se rendre immédiatement reconnaissable tant par son univers visuel et ses invraisemblables associations de couleurs que par des formules aussi inscrites dans le langage courant que les plus célèbres répliques de la troupe du Splendid ; le cynisme en moins et la tendresse en plus : « Qui n’en veut, du Gibolin ? » 

Dans cette Salle des fêtes, on retrouve donc un univers en décalage où s’agitent ceux que la vie n’invite pas dans ses galeries au clinquant convoité. Et Jérôme Deschamps et Macha Makeïeff mettent à l’épreuve les spectateurs. On n’entre pas dans ce monde de plain pied. Il faut d’abord se défaire de ses habituels outils de jugement : au vestiaire, le « bon goût ». Pulvérisé, l’intellect. A la porte, le critère préfabriqué du ridicule. Ici, il ne tue pas : on lui rit au nez. Ou mieux, on l’oublie. 
Ces « valeurs »-là deviennent caduques. On est au-delà, forcé à contempler le miroir déformant du quotidien le plus trivial et de ses mille détails auxquels chacun peut s’identifier, mais qui dérape sans cesse vers une poésie, fille de la maladresse. Où la grâce naît de la boiterie, où c’est le défaut qui touche. Il y a un peu, bon gré mal gré, dans la douceur de ce regard sur les ratages, une certaine sympathie évangélique pour l’humilité: « Les derniers seront les premiers », « Heureux les simples d’esprit. » Plus on est « à côté » (de ses pompes, de la plaque, de la norme, de la mode), plus on a de chances de susciter la tendresse et l’attention des créateurs de la famille Deschiens. Selon leurs propres termes, « comme des mystiques ou de grands animaux de cirque », leurs personnages dansent un ballet déglingué où l’on chante entre deux corvées, entre balai et serpillière. Peu de dialogues ici, car le langage articulé, organisé, clair et distinct, c’est la maîtrise d’un certain pouvoir, c’est le contrôle de soi et des autres. Mais du bruit, signe de la présence (de la domination ?) du réel. Et des chansons, puisque tous préparent un spectacle dans cette salle polyvalente, bonne à tout et propre à rien, en marge de la mode et des feux de la rampe. Et c’est souvent dans la marge que s’écrit le poème.



Publié dans l'Union sous nom marital le 18 mars 2009
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27 février 2010 6 27 /02 /février /2010 22:40
 Ce samedi 14 mars, c’est à la Comédie la dernière des trois représentations d’une pièce inédite en France de Serge Valletti, mise en scène par Michel Didym : « Le Jour se lève, Léopold ! », déjà saluée d’un vrai succès au Venezuela. 

D’emblée, on se trouve dans un univers à la Beckett ; un décalage que ne renierait pas non plus Tardieu. 
Tout est de guingois :
- le décor, une bicoque en bois posée de travers dont on se demande à quel moment elle va s’écrouler. 
- la démarche des personnages. Des paumés, des éclopés : l’un alité, les autres plus ou moins boiteux ; une patte folle, une raideur aristocratique poussée à l’extrême, une allure titubante à la limite de la chute.
- et le langage, aussi, avant tout, qui exige du public qu’il laisse au vestiaire son exigence de clarté, la rigueur de sa logique.
C’est ce que recherche Serge Valletti :
« Effectivement, on ne comprend pas. Ne pas comprendre, c’est une chose qui met tous les spectateurs sur le même plan. Il y a deux manières de mettre tous les spectateurs sur le même plan : ou faire en sorte que tout le monde comprenne, ou faire en sorte que personne ne comprenne. » On pourrait s’agacer de cet égalitarisme intransigeant, de la destruction des structures du langage si souvent malmené, parfois avec complaisance, de cette recherche du plus petit dénominateur commun qui pourraient s’assimiler à un indigent nivellement  par le bas. Mais ce serait compter sans les éclairs de vérités qui surgissent, nombreux, au détour du dialogue le plus banal. Ce sont les roues déjantées qui font le plus d’étincelles.
Les personnages les plus égarés sont en dehors de la vie, oubliés : alors ils commentent, ils potinent. Et quel meilleur observatoire de la mondanité que de rester en retrait, hors de son agitation ?  Invités nulle part, ils tiennent salon autour du lit d’un malade imaginaire dont la névrose n’est pas tant individuelle comme chez Molière que collective. Veut-il se lever qu’on l’en dissuade. Reste-t-il couché qu’on stigmatise sa paresse. Ou comment, en quelques mots, peindre les pressions que la société s’arroge le droit d’exercer sur l’individu, jusqu’à paralyser son libre arbitre. 
Et plus la pièce avance, plus on songe à Jean Tardieu qu’à Beckett. Plus on se rend compte que les dérapages des phrases n’affirment pas tant l’absurde qu’ils ne livrent les morceaux isolés d’un puzzle dont il manque des pièces. Les ruptures logiques qui affectent le fil des dialogues ne sont que les raccourcis révélateurs d’une justesse plus profonde, des fulgurances qui court-circuitent la platitude des bavardages habituels. Les maladresses des personnages démasquent ce que la correction et l’hypocrisie des échanges habituels dissimulent, comme un personnage qui, se rattrapant à un rideau pour ne pas glisser, dévoilerait le pot aux roses. 


Publié dans l'Union sous nom marital le 14 mars 2009
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27 février 2010 6 27 /02 /février /2010 21:38
« Il faut deux secrets pour écrire, dont un que l’on ne connaît pas. » On ne pourrait mieux résumer que par cette formule de l’auteur mise en exergue dans le hall d’entrée de la Comédie 
le thème de Sweet Home, dont la création eut lieu hier soir. Quatre représentations de cette pièce adaptée et mise en scène par Jean-Pierre Garnier à partir du roman d’Arnaud Cathrine sont encore prévues jusqu’à samedi. L’invitation ne se refuse pas, car le sujet, universel, des secrets de famille est ici abordé avec une intelligence, une amère lucidité à laquelle nul ne peut se sentir totalement étranger.
Le mythe pastel du nid douillet se trouve repeint à l’encre acide de ces poisons qui de non-dits en deuils mal tus parsèment l’air clos de nos foyers de ces fantômes aussi attachés à nos pas qu’une ombre. Et l’éclairage de ces phrases aiguisées se mêle aux jeux de lumière qui en disent long sur la présence envahissante de l’absence.
Comme souvent, passer du roman au théâtre est un exercice périlleux. Ici pourtant, ni redondance, ni somnolence. L’architecture de la mise en scène se conjugue à la très belle langue d’Arnaud Cathrine pour traduire avec puissance et acuité des vérités où chacun se reconnaîtra. Sur la scène, quatre personnes sont perchées sur un dédale d’escaliers et de passerelles, penchées sur le vide des deuils et des non-dits.
Unité de lieu, trinité de temps. Trois étés sur une plage à dix ans d’intervalle ; trois enfants et un ami, quatre regards sur un départ et les mensonges qui l’entourent.
Jean-Pierre Garnier, avec les acteurs de la compagnie attachée à la Comédie, parvient à rendre sensible ce qui modifie la perception d’un même événement : le travail impalpable du temps, la différence de point de vue de chacun.
 La mère est morte. Les aînés protègent le plus jeune, et les pansements l’étouffent. 
Sur un splendide fond de nuées et de vagues, les enfants qui grandissent traquent le flou, le lâche, les mots qui ne servent qu’à taire : « Maman est fatiguée » se contente de dire le père, inconsistant, pour expliquer le lent effacement de sa propre vie qui la conduit à la mort, fuyant une morne cohabitation dont elle s’échappe par quelques lectures, par la musique, par un regard absent, perdu dans le lointain, qui ne parvient qu’à peine à se poser sur ses enfants.
Car bien souvent, l’homme des familles est aussi embarrassé d’un secret qu’une poule qui a trouvé un couteau. Qu’en faire ? Que dire ? Faut-il tout dire ? A qui ? Comment ? Comme si ne pas nommer suffisait à résoudre. C’est pourtant à quelques mois à peine qu’un enfant sait qu’un objet caché qui disparaît à sa vue continue d’exister. Comment alors croire qu’il suffit de ne pas parler de ce qui blesse pour oublier ? 
« Ce que dit la bouche d’ombre… » 


Publié dans l'Union sous nom marital le 18 février 2009
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9 février 2010 2 09 /02 /février /2010 22:27

 Une épopée toute en masques et en danses

L’Asie est décidément sur toutes les scènes de Reims, cette saison. Après Casse-Noisette par le Cirque de Pékin au Grand Théâtre pour la Saint-Sylvestre, et alors qu’on pourra y voir aussi Adieu ma concubine et  Les Trois jours de la queue du dragon en avril, voici le tour de la Comédie.
Pour une fois, ce ne sont pas les touristes occidentaux qui vont à la Thaïlande, mais la Thaïlande qui vient aux occidentaux. Le Siam (ancien nom de la région), son tourisme, sa cuisine, ses chats, ses frères et soeurs … et sa culture, la grande ignorée par chez nous de l’affaire.
Vendredi soir à la Comédie, le public rémois pourra donc découvrir un univers théâtral aux antipodes du nôtre. Le « Khon » est en effet le titre d’un « opéra fabuleux » qui tient à la fois du théâtre, de la musique et de la danse. Ce récit très codifié, comme toutes les expressions scéniques traditionnelles extrême-orientales, est mené sans dialogues et s’apparente à une sorte de mime : les acteurs et acrobates, dont l’identité est clairement reconnue grâce à leurs masques, demeurent muets, et s’expriment tant par leurs gestes que par leurs costumes. Le contenu de l’histoire est assuré par un narrateur, qui tient le rôle du chœur antique dans les tragédies grecques. La trame qu’illustre la chorégraphie relève de l’épopée ancestrale : elle est donc connue du public auquel elle s’adresse initialement.
 Pour trouver un équivalent dans notre culture, il faudrait probablement imaginer la version théâtrale des aventures homériques d’Ulysse et de ses compagnons,  l’Iliade et  l’Odyssée sur les planches. Et l’on comprend mieux la nécessité de codifier les personnages et les événements, car on verrait mal comment représenter sur scène des combats de titans, des monstres géants ou la colère divine des éléments naturels. Car il s’agit bien des mêmes combats des hommes et des dieux. Ce qu’on appelle le « Ramakirti » ou « Ramakien », version thaï du « Ramayana » indien, conte les aventure du prince Rama, avatar du dieu Vishnu, et l’enlèvement de son épouse Sita, qui constitue l’épisode le plus connu de cette épopée.
Et percevoir les différentes façons, d’un continent à l’autre, de concevoir les rapports entre l’humanité et les forces de l’univers symbolisées par les dieux peut être d’un grand secours pour comprendre la philosophie quotidienne, la manière de réagir face aux aléas de la vie, d’aborder les questions ordinaires de l’existence. Car les mythes fondateurs ne relèvent pas seulement de la culture. Ils traduisent en narration, ils rendent visibles et compréhensibles tout ce qui constitue le climat insaisissable d’une société, tout ce qui modifie le substrat universel de la nature humaine d’une civilisation à l’autre.
    
Publié dans l'Union sous nom marital le 28 janvier 2009
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9 février 2010 2 09 /02 /février /2010 21:07
 « L’amour conjugal », un monologue intérieur animé d’une justesse confondante.

La Comédie propose un diptyque intitulé « Au temps de l’amour » : Moravia et Lagarce, deux voix singulières. Une soirée en deux temps où les feux de la rampe se tamisent pour laisser la douce acuité d’une parole intime se déployer dans toutes ses nuances.
 
Matthieu Roy est un jeune metteur en scène. De cette nouvelle génération de gens de théâtre grandie avec les techniques audio-visuelles, il invente une façon inédite d’animer la scène. Par un surprenant tour de passe-passe, il subtilise au théâtre son « direct » acoustique pour le lui restituer, décuplé, transfiguré. Le défi était de taille en effet. Comment donner à entendre la puissance d’un monologue intérieur comme celui du narrateur de  L’amour conjugal, roman d’Alberto Moravia publié en 1949, sans produire une récitation monocorde et soporifique ? A moins d’être servie par la présence éblouissante d’un Fabrice Luchini où les étincelles jaillissent du frottement de deux génies, l’adaptation d’un roman au théâtre, intimiste qui plus est, c’est aussi périlleux que, pour un archéologue, exposer à la lumière crue du grand jour une relique, au risque de la voir se décomposer. Mais la trouvaille de Matthieu Roy fonctionne. Plutôt que de forcer leur voix dans cette emphase théâtrale qui peut rebuter, les deux acteurs, munis d’invisibles micros, se contentent de murmurer à l’oreille du spectateur puisque celui-ci est équipé d’un casque. Assis sur des bancs (rembourrés) disposés sur la scène même de la Grande Salle, on se trouve, avec le jeune couple, dans sa salle à manger, autour de cette immense table « vêtue de probité candide et de lin blanc » comme la page blanche que s’efforce de noircir le narrateur, écrivain et jeune marié, usant de sa femme comme d’une muse. Et dans une alternance finement tricotée de dialogue et de monologue, on l’entend réfléchir à haute voix, s’adressant à lui-même ou à sa jeune épouse comme à un miroir de son talent et de ses angoisses, vous susurrer à l’oreille des vérités que l’on voudrait transcrire toutes, tant elles sondent avec justesse les tréfonds de l’âme humaine. Et l’on se promet de se jeter dès le lendemain sur la première librairie venue pour lire ou relire le roman.

 Le deuxième volet, une demi-heure plus tard, est la création d’une pièce de Jean-Luc Lagarce, « Histoire d’amour ». Même éclairage en demi-teintes, mêmes acteurs, même acuité sans concession d’un regard au scalpel sur les mouvances des sentiments, mais une langue disséquée.

Il y a du Duras chez Lagarce. Cette façon de disloquer la concordance des temps, la cohérence des personnes : « Je, elle, enfin moi, dis. » que traversent pourtant assez de vérités fulgurantes pour que l’on ne s’y dissolve pas.

Publié dans l'Union sous nom marital le 14 janvier 2009 

 
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31 janvier 2010 7 31 /01 /janvier /2010 22:50

2008 s’est achevée à la Comédie avec la clôture du festival « Reims à scène ouverte » et le départ de son directeur, Emmanuel Demarcy-Mota.
2009 verra les débuts de Ludovic Lagarde qui lui succèdera. Mais c’est encore à son prédécesseur que l’on doit la programmation de la saison 2009 qui s’annonce, savant dosage entre classiques et modernes.
Du côté des classiques, d’abord, l’année commence sous les fastes élisabéthains puisqu’on pourra assister, du 7 au 10 janvier, à la représentation de Mesure pour Mesure, de Shakespeare. A la fois comédie et tragédie, la pièce conjugue bien des contraste : dans sa forme, ensemble composite de vers irréguliers ou de prose, et dans ses thèmes, universels et contradictoires comme la nature humaine.
Fin janvier encore, ce sera un classique plus récent : l’adaptation théâtrale du roman d’Alberto Moravia, L’Amour conjugal, dans lequel le célèbre auteur italien dissèque les rapports amoureux avec une acuité qui mérite le détour.
Le printemps sera plus existentialiste, métaphysique, presque, avec quatre géants du XXème siècle. D’abord, mi-avril, Les Mains sales de Sartre et Les Justes de Camus, deux pièces qui se répondent dans un étroit dialogue, puisqu’elles explorent les dilemmes que soulève l’engagement politique extrême, les cas de conscience que posent les actes révolutionnaires. Une réflexion pleine du contexte saturé d’idéologie de l’après-guerre, mais qui trouve de nouvelles résonances dans la crise économique et sociale que nous traversons aujourd’hui.
Autres géants, autres regards : celui de Samuel Beckett, d’abord. Fin mai, les spectateurs pourront observer les deux clochards rêveurs d’En attendant Godot, l’une des pièces du siècle passé les plus jouées.
Ou celui de Marguerite Duras : La Douleur, récit autobiographique, évoque celle de l’absence de son mari, durant la Seconde Guerre Mondiale, et la peur, le manque. Ce sera l’actrice Dominique Blanc qui prêtera sa voix à l’écrivain, début février.
Mais fidèle à sa vocation, la Comédie ne se contente pas de nous faire redécouvrir l’inépuisable profondeur des chefs d’œuvre incontestés. Elle met aussi en scène des auteurs plus contemporains et propose plusieurs créations : Histoire d’amour de Jean-Luc Lagarce, fin janvier ; Sweet Home, d’Arnaud Cathrine ; Le Jour se lève, Léopold, de Serge Valletti ; Rêve d’automne, de Jon Fosse ; une pièce au titre évocateur que chacun s’est écrié au moins une fois dans sa vie : Arrêtez le monde, je voudrais descendre ; ou encore, en mars, le spectacle inédit de Jérôme Deschamps et Macha Makeïeff, les « parents » des Deschiens.
Sans oublier les spectacles destinés à la jeunesse : le Marin d’eau douce, en février, de Joël Jouanneau ou l’adaptation d’un récit de Jack London, Nam-Bock, le hâbleur.
Terminons ce tableau éclectique par un spectacle de théâtre masqué du répertoire thaïlandais, dans la tradition orientale : L’Enlèvement de Sita, le combat royal.



Publié dans l'Union sous nom marital le 27 décembre 2008
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Published by Anne Paulerville - dans Culture - théâtre
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Anne Paulerville

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