Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
31 janvier 2010 7 31 /01 /janvier /2010 20:46

Dans le cadre du festival Reims Scènes d’Europe, La Comédie accueille un spectacle de la prestigieuse Schaubühne de Berlin, Unter Eis (Sous la glace).

Moins de glace au sommet du Kilimandjaro, mais de plus en plus au sommet des entreprises. Selon un curieux principe de vases communicants, on observe une glaciation des rapports de force en milieu tempéré.
Après les Trente Glorieuses, revoilà l’âge de glace d’une société enlisée dans des mécanismes qui l’étouffent. Une sorte de Ressources Humaines à l’allemande. (Film de Laurent Cantet tourné en 1999.)
Tel est l’effet de serres (sic) que décrit Unter Eis : celles en lesquelles les DRH, consultants et autres experts en management gardent sous leur emprise l’armée de leurs employés.
Falk Richter s’est inspiré, pour écrire et mettre en scène sa pièce, des deux cents heures de rushes tournées par Marc Bauder pour la réalisation d’un documentaire sur le monde du travail : Grow or go. Croîs ou pars, progresse ou débarrasse le plancher. La croissance à tout prix, y compris au risque du précipice. La crise actuelle donne une cruelle résonance supplémentaire au propos.
« J’ai pu observer ainsi le vocabulaire et les comportements des chefs d’entreprise et des consultants, leur façon de parler très théâtralisée, usant volontiers d’anglicismes et de périphrases boursouflées pour décrire des concepts banals. »
Où l’on retrouve cet éternel aspect du pouvoir : le savoir. Mais un faux savoir, un savoir de bateleur de foire, destiné à impressionner, à entretenir le même mystère imposant, effrayant que celui dont s’entouraient les scribes de l’Egypte pharaonique. L’élaboration et l’usage d’un langage à la complexité soigneusement étudiée pour éloigner le plus grand nombre de la maîtrise du système dont il n’est qu’un maillon. Faible, forcément.
Un peu comme si les rouages de l’engrenage infernal qui happait Chaplin dans Les Temps Modernes étaient devenus abstraits, impalpables, insidieux : des rouages de phrases cassantes, aux dents de mots ronflants.
Ainsi Falk Richter a-t-il mêlé aux paroles réelles des managers du documentaire des dialogues de plus en plus décalés, de plus en plus burlesques, voire surréalistes au fur et à mesure que la pièce progresse.
C’est l’anglais des écoles de commerce et de management qui a remplacé le latin de cuisine des médecins de Molière, mais le but est le même : masquer la peur de ne pas dominer l’autre par un jargon incompréhensible, une langue de bois et d’airain destinée à hypnotiser le plus faible, à l’étourdir sous des concepts ronflants, et à masquer sa propre ignorance d’un système économique devenu fou. Un monde d’apprentis sorciers en somme, qui psalmodient, terrifiés et terrifiants, des formules magiques erronées pour enrayer la faillite d’un système qu’ils verrouillent avec une violence proportionnelle à leur impuissance fondamentale.


Publié dans l'Union sous nom marital le 12 novembre 2008

Partager cet article

Repost 0
Published by Anne Paulerville - dans Culture - théâtre
commenter cet article

commentaires

Anne Paulerville

  • : La danse du sens
  • La danse du sens
  • : Ce site est un book en ligne où sont archivés la plupart des deux cents articles publiés dans la presse depuis octobre 2008. La consultation par catégories facilite la lecture.
  • Contact

Il paraît que le sens peut danser sur les mots


Ceci est un book en ligne. Y sont archivés la plupart des deux cents articles publiés dans la presse depuis octobre 2008, toujours au minimum une semaine après leur publication, afin d'y être consultés si besoin est.
La lecture par catégories facilite l'approche.

Nota bene
Ces textes furent rédigés pour une presse dite populaire : la prise en compte du lectorat limite donc l'usage des références culturelles et des figures stylistiques.



Recherche

Archives