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27 février 2010 6 27 /02 /février /2010 23:12

 Ce soir et jusqu’au samedi 21 mars, la Comédie se transforme en « Salle des Fêtes » pour accueillir la troupe de Jérôme Deschamps et Macha Makeïeff, inventeurs d'un quotidien si décalé qu’il ouvre sur une autre dimension.

C’est en 1979 que naît la famille Deschiens. De la troupe initiale qui a révélé les talents de François Morel ou Yolande Moreau, il ne reste plus dans cette « Salle des fêtes » que Lorella Cravotta, entourée par de nouveaux venus dont l’énergie débordante a impressionné le public depuis le début de sa tournée inaugurale, David Déjardin en particulier. 
Mais la patte « Deschiens » est indémodable, comme seul le permet le souverain dédain pour la mode. Elle a su se rendre immédiatement reconnaissable tant par son univers visuel et ses invraisemblables associations de couleurs que par des formules aussi inscrites dans le langage courant que les plus célèbres répliques de la troupe du Splendid ; le cynisme en moins et la tendresse en plus : « Qui n’en veut, du Gibolin ? » 

Dans cette Salle des fêtes, on retrouve donc un univers en décalage où s’agitent ceux que la vie n’invite pas dans ses galeries au clinquant convoité. Et Jérôme Deschamps et Macha Makeïeff mettent à l’épreuve les spectateurs. On n’entre pas dans ce monde de plain pied. Il faut d’abord se défaire de ses habituels outils de jugement : au vestiaire, le « bon goût ». Pulvérisé, l’intellect. A la porte, le critère préfabriqué du ridicule. Ici, il ne tue pas : on lui rit au nez. Ou mieux, on l’oublie. 
Ces « valeurs »-là deviennent caduques. On est au-delà, forcé à contempler le miroir déformant du quotidien le plus trivial et de ses mille détails auxquels chacun peut s’identifier, mais qui dérape sans cesse vers une poésie, fille de la maladresse. Où la grâce naît de la boiterie, où c’est le défaut qui touche. Il y a un peu, bon gré mal gré, dans la douceur de ce regard sur les ratages, une certaine sympathie évangélique pour l’humilité: « Les derniers seront les premiers », « Heureux les simples d’esprit. » Plus on est « à côté » (de ses pompes, de la plaque, de la norme, de la mode), plus on a de chances de susciter la tendresse et l’attention des créateurs de la famille Deschiens. Selon leurs propres termes, « comme des mystiques ou de grands animaux de cirque », leurs personnages dansent un ballet déglingué où l’on chante entre deux corvées, entre balai et serpillière. Peu de dialogues ici, car le langage articulé, organisé, clair et distinct, c’est la maîtrise d’un certain pouvoir, c’est le contrôle de soi et des autres. Mais du bruit, signe de la présence (de la domination ?) du réel. Et des chansons, puisque tous préparent un spectacle dans cette salle polyvalente, bonne à tout et propre à rien, en marge de la mode et des feux de la rampe. Et c’est souvent dans la marge que s’écrit le poème.



Publié dans l'Union sous nom marital le 18 mars 2009

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Published by Anne Paulerville - dans Culture - théâtre
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Anne Paulerville

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Il paraît que le sens peut danser sur les mots


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Nota bene
Ces textes furent rédigés pour une presse dite populaire : la prise en compte du lectorat limite donc l'usage des références culturelles et des figures stylistiques.



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