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31 janvier 2010 7 31 /01 /janvier /2010 13:51
 Un mythe ne s’use pas. C’est même à cela qu’on le reconnaît.
Un mythe, c’est une histoire assez forte pour garder tout son sens quand on a oublié jusqu’aux noms des autres personnages, jusqu’aux grandes lignes de son déroulement.
C’est une figure qui incarne une idée. C’est un personnage à l’identité assez puissante pour rester lui-même après être passé entre les mains des artistes les plus divers. Une icône qui résiste, clairement identifiable, aux avatars que lui font subir, siècle après siècle, écrivains, compositeurs, peintres ou sculpteurs. Qui ressort, toujours aussi vigoureux et reconnaissable, après avoir subi toutes les manipulations génétiques, toutes les opérations de chirurgie esthétique nécessaires pour en faire un héros de théâtre, d’opéra, de roman, de film ou le modèle d’une statue ou d’un tableau. Une sorte de Frankenstein auquel chaque artiste aura apporté un peu de lui-même.

Mais qu’est-ce qui fait donc d’une simple histoire un mythe, et d’un personnage inventé une figure si universelle que son nom en devient commun à force d’être cité ?

Tout le monde en effet sait qu'un don juan est un séducteur, quand bien même il ignorerait tous les détails de son aventure originelle.
C’en devient une marque, en somme. Un logo, presque. Il n’est pas donné à tout le monde d’être le père d’un mythe. Les Grecs anciens étaient très forts à ce petit jeu-là. Ils nous ont fourni l’essentiel de notre stock : Prométhée et sa légitime rébellion, Sisyphe et son rocher, les Danaïdes et leur tonneau,… Aussi éternels dans nos mémoires que leur châtiment dans les Enfers. Plus tard, Molière arrive bien placé dans le palmarès des fabricants (ou recycleurs) de mythes : Tartuffe et son hypocrisie, Harpagon et son avarice, Alceste et sa misanthropie, et Dom Juan et sa séduction compulsive.

Mais le Dom Juan de Molière (et le Don Giovanni de Mozart) est bien plus qu’un coureur de jupons. Il ne se contente pas de délaisser Elvire peu après l’avoir épousée, il professe aussi des idées fort peu orthodoxes pour son époque, doutant de la religion, de la médecine, de toute forme d’autorité assise sur un prétendu savoir. A son malheureux Sganarelle de valet, il confie un credo qui sent le soufre : « Je crois que deux et deux sont quatre. » (sous entendu : « et à rien d’autre »). Blasphème qui lui vaudra l’apparition de la terrifiante statue du Commandeur, annonciatrice du châtiment infernal qui attend quiconque ose défier l’Etre Suprême. La force de cette dernière scène laisse planer un doute. Ne s’agit-il bien pour Molière que de s’acquitter d’une fin « morale » pour se faire pardonner d’avoir brossé le portrait d’un flamboyant libre-penseur ? Au spectateur d’en décider, et au metteur en scène avant lui.

Sans ambiguïté, pas de grand mythe en effet. C’est ce qui le rend inépuisable, capable d’inspirer sans se fatiguer les metteurs en scène les plus modernes, loin des souvenirs poussiéreux que l’on pourrait avoir gardé, à tort ou à raison, des spectacles plus académiques de la Comédie Française.

Ainsi Yann-Joël Collin, formé à l’école du Théâtre National de Chaillot, a-t-il choisi d’associer au texte de Molière des images traditionnelles en costumes Grand Siècle, tous rubans et dorures dehors, et des tableaux épurés, où les comédiens évoluent dans des décors et des vêtements contemporains. En outre, les visages apparaissent parfois sur grand écran, comme pour souligner que l’essentiel se passe dans les caboches des personnages et non dans les détails « couleur locale » de l’action, et pour mieux mettre en valeur la formidable énergie de cet homme insoumis.


Publié dans l'Union sous nom marital le 22 octobre 2008.

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Published by Anne Paulerville - dans Culture - théâtre
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Il paraît que le sens peut danser sur les mots


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Ces textes furent rédigés pour une presse dite populaire : la prise en compte du lectorat limite donc l'usage des références culturelles et des figures stylistiques.



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