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7 mars 2010 7 07 /03 /mars /2010 11:23
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C’est fou ce qu’on devient pudibond, en ce tournant de siècle. On ne parle plus que par périphrases. Une périphrase, c’est une phrase qui tourne autour du mot sans oser lui rentrer dedans, comme le périphérique tourne autour de Paris. 
Les périphrases, ce sont les pincettes du langage, les gants de la parlotte. Certains mots sont-ils donc si salissants ? On a la bouche pincée, on avance dans ses phrases de guingois, comme pour chercher, en louvoyant, à éviter une déjection canine qui nous ferait glisser et nous avachir pitoyablement, déshonoré en public d’avoir utilisé un mot tabou. 
A chaque fois qu’une idée est frappée d’interdit, hop, on crée une périphrase. Et le rythme auquel on fabrique les tabous s’accélère tant que l’expression politiquement correcte sera bientôt aussi embouteillée que le périphérique aux heures de pointe. Il faudra dix minutes pour arriver à dire ce qu’on pourrait exprimer en vingt secondes sans ces litotes qui consistent à dire le contraire du contraire. 
Car certains mots sont infamants : par exemple le mot « vieux ». Vous avez remarqué, il n’y a plus de « vieux » en France : il n’y a plus que des « personnes du troisième âge ». On remarquera qu'un bébé aussi est "une personne âgée" de six mois ou un an, et non un être flou et sans âge.
Est-ce donc une honte d’être vieux pour ne pas oser prononcer le mot ? On ne parle plus non plus de pauvreté mais de « milieu défavorisé ». Même chose pour les  « minorités visibles », les « non-voyants ». Aussi est-il désormais très mal vu, suspect, même, de parler de « handicapé ». Heureusement que les personnes qui en souffrent ne le sont pas, elles, mal vues ! Pourtant, on pourrait se demander ce qu’apporte le fait de devoir dire « personne à mobilité réduite ». (9 syllabes au lieu de 4) Et quand on sait que c’est aussi l’économie qui régit le langage, et que le parler courant a tendance à trouver le plus court chemin pour arriver à un point, on se dit que ce n’est pas gagné. En outre, le diminutif est un signe affectueux : on raccourcit ce qu’on aime (ainsi va-t-on au « ciné » plutôt qu’au « cinématographe »)
Serait-ce à dire qu’on rallonge les mots qu’on n’aime pas ? 

Mais il est tellement plus facile de changer les mots que de résoudre les maux. 
Et voguent les périphrases contre les vents contraires sur les marées de la langue de bois.

 
Publié dans l'Hebdo du Vendredi le 24 avril 2009

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Published by Anne Paulerville - dans Chronique : Le mot du jour
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Anne Paulerville

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Il paraît que le sens peut danser sur les mots


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Ces textes furent rédigés pour une presse dite populaire : la prise en compte du lectorat limite donc l'usage des références culturelles et des figures stylistiques.



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