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22 février 2010 1 22 /02 /février /2010 09:44

 

Ce samedi soir aura lieu la dernière des trois représentations rémoises de La Douleur de Marguerite Duras, mise en scène par Patrice Chéreau et incarnée par Dominique Blanc, intensément présente.  

 Certains textes de Duras peuvent agacer, par leur syntaxe déconstruite, leurs phrases somnambules à force d’être contemplatives, hermétiques à force d’être intériorisées, leur prose détachée et cotonneuse, à peine articulées, comme dans un rêve cauchemardeux. Mais le journal dont est issu La Douleur est habité par l’intensité d’un sentiment dont elle traque les plus infimes échardes dans les méandres de son for intérieur disloqué par l’angoisse. Elle le tint en 1944 et 1945, entre la libération des premiers camps de prisonniers et de concentration et le retour à la vie de son mari, Robert Antelme, membre comme elle du réseau de résistance organisé par Mitterrand à partir de 1943, et retrouvé par lui à Dachau, dans la partie interdite du camp, mourant parmi les tas de cadavres.

Dominique Blanc prête à ces phrases écorchées vives sa diction précise et sobre, sans fioritures, dont l’intense présence se passe de vibrations inutiles. Une voix que l’on croirait faite pour le monologue intérieur. On se souvient du calme souverain dont ce timbre sans coquetterie imprégnait la biographie de Madame de Maintenon qu’elle incarnait dans L’Allée du Roi.

Dominique Blanc habite la prose de Duras. Elle s’y dissout et la vit, véritablement, sans la jouer. Ce n’est pas de ces textes dont on savoure l’éclat avec gourmandise. Chaque phrase ôte plutôt, au scalpel d’une lucidité impitoyable, les fausses peaux des apparences, et cette voix nette, tranchante, presque rugueuse parfois, fait résonner avec l’exacte tonalité nécessaire le vide de l’absence dont se tend, comme celle d’un tambour, la peau fragile des cordes vocales prêtes à se rompre entre cris et chuchotements, sans que jamais, une seconde, ne soit approché l’écueil de l’hystérie. Texte et voix sont bien au-delà de ces catégories superficielles de la bienséance, sans que jamais cette mise à nu ne sombre dans l’indécence. Car Marguerite Duras n’épargne pas plus les frilosités des convenances sociales que ses propres lâchetés, que sa propre complaisance vis-à-vis de cette douleur qu’elle entretient parfois comme une raison de vivre. L’ambiguïté du personnage n’est pas éludée, au milieu de ce chaos d’horreurs où vacille la notion même d’humanité. Et Patrice Chéreau a su traduire, évitant le face à face binaire entre l’actrice et le public par une mise en scène pas plus statique qu’agitée, les contradictions douloureuses qui traversent cette femme consumée par l’attente.

Et il en faut, de la présence, pour incarner l’absence. 

 Publié sous nom marital dans l’Union le 7 février 2009

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Published by Anne Paulerville - dans Culture - rencontres
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Anne Paulerville

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Il paraît que le sens peut danser sur les mots


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