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27 février 2010 6 27 /02 /février /2010 23:21

 Ce week-end, le Grand Théâtre accueille Carmen, le ballet que Thierry Malandain a élaboré à partir de la nouvelle de Mérimée sur le quatuor de Schubert.
 La Carmen de Mérimée dansée au son de "La Jeune fille et la mort."
 

Quelle riche idée que de délivrer Carmen des clichés dans lesquels l’opéra de Bizet l’avait peu à peu ligotée, en des liens plus serrés à chaque reprise, à chaque redite. La rançon d’un succès par trop rebattu, parodié, falsifié ? 
Toujours est-il que la force de l’histoire inventée par Mérimée à partir d’un fait divers qui lui fut raconté lors de son premier voyage en Espagne en 1830 se trouve décuplée par sa fusion avec le somptueux quatuor de Schubert, « La Jeune fille et la Mort ». A tel point que l’on se demande comment on n’y a pas pensé plus tôt. Ainsi Mérimée, dont la « longue » existence (1803-1870) couvre la durée des brèves vies des deux compositeurs, se retrouve-t-il en phase avec chacun d’eux tour à tour : Bizet d’abord (1838-1875), de la génération suivante, puis Schubert (1797-1828), de six ans son aîné.
Car l’intrigue incandescente de Mérimée, variation sur le thème de « l’amour à mort » semble mieux correspondre au romantisme torturé de Schubert qu’aux éclats hauts en couleur, parfois franchement grandiloquents de Bizet. C’est la version du quatuor transcrite par Gustav Mahler pour un orchestre symphonique qui accompagnera les danseurs du « Ballet Biarritz ». Thierry Malandain a choisi pour ce ballet des costumes et des décors dépouillés, austères presque, pour que rien n’entrave la liberté de mouvement des danseurs, que rien n’occulte la justesse du geste et l’intensité épurée de l’émotion. On est loin des froufrous folkloriques et chamarrés inspirés du flamenco qui illustrent d’ordinaire l’opéra de Bizet. 
Pourtant, la nouvelle de Mérimée est effectivement ancrée dans l’intransigeante violence des rapports humains traditionnellement associés à l’Andalousie, et plus généralement à ces pays méditerranéens qui fascinent l’écrivain. Les besoins de l’amour se heurtent aux exigences de la liberté dans « Carmen », aux impératifs de l’honneur et de la vengeance dans « Colomba », nouvelle sombre sur fond de vendetta corse et mènent dans les deux cas, inexorablement, à la mort. 
Il y a de la tragédie grecque dans ce personnage qui, très vite après son invention, a accédé au statut de mythe. Par ses outrances même, Carmen fascine, suscite « horreur et pitié » dans la plus pure tradition antique formulée par Aristote.
Et les vibrations insensées du quatuor de Schubert, qu’il faut être d’airain pour entendre sans en avoir la chair de poule, restituent une nouvelle énergie à cette histoire où la raison dérive, en perdition, dans une tourmente née de l’union peu confortable d’ « Eros et Thanatos ».

Publié dans l'Union sous  nom marital le 21 mars 2009

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Published by Anne Paulerville - dans Culture - musique
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Anne Paulerville

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Il paraît que le sens peut danser sur les mots


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Ces textes furent rédigés pour une presse dite populaire : la prise en compte du lectorat limite donc l'usage des références culturelles et des figures stylistiques.



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